Des os dans les murs


Il n’est pas rare en Bretagne d’observer des os dans les vieux murs de pierre. Lorsque nous sommes arrivés en Tregor, quelle a été notre surprise de les découvrir sur les plus vieux murs de clôture du jardin ! Que de suppositions avons-nous faites… superstitions, croyances, symboles ésotériques… Rien de tout cela ! 



Tuteurs
Après enquête, il semble qu’il s’agisse d’une pratique courante en Bretagne aux 17ème, 18ème et 19ème siècles. On en trouve à Guingamp, Lanvollon, Plénée-Jugon, Pontrieux… mais également dans bien d’autres régions de France et d’Europe, et fréquemment dans les pays de vignes. Disposée en rangs à des hauteurs différentes, parfois en quinconce, ce sont des os de porcs, de veaux, ou plus souvent de moutons. Ils servaient de tuteurs pour des rosiers, des arbres fruitiers ou des vignes... plantés au pied des murs. Peut-être auraient-ils également servi à soutenir les écheveaux de chanvre que l’on mettait à sécher. Les os sont fichés dans la maçonnerie sur 2 ou 3 lignes parallèles à des hauteurs différentes. Les anciens les choisissaient car plus résistants que le bois et préférables au métal qui rouille, laisse des traces inesthétiques et finit par provoquer l’éclatement de la pierre. Mais il ne s’agit pas de leur seule fonction. 

Marques de mitoyenneté
Il semble que leur présence définissait la mitoyenneté d’un mur. Jean-Paul Rolland, dans son article de la revue du pays d’Argoat précise : « On en retrouve assez souvent dans le parement intérieur des murs qui enclosent des demeures respectables (maisons cossues, presbytères...), parfois dans les murs de maisons. Si par hasard, lors de travaux, on en retrouve à l'intérieur d’une maison, ils nous indiquent qu'il s'agit à une autre époque, d'un mur extérieur. En droit immobilier, l’os dans le mur est ce que l’on appelle une présomption de preuve pour savoir à qui appartient un mur mitoyen ».

Drains
Autre utilité et non des moindres, coupés et fixés au mur, ils servaient de drain contre l’humidité et surtout constituaient, pour beaucoup d’édifices prestigieux, une technique de construction répandue comme en attestent les publications anciennes sur les agrafes ou le scellement des pierres. On retrouve dans le très sérieux Bulletin de la société d'encouragement pour l'industrie nationale, n° LXVII, janvier 1810, un article* dont voici un extrait : « On a donc pensé avec raison que les os, qui résistent à de grands efforts dans l’emploi de la force des animaux dont ils sont la charpente, réuniraient pour agrafes la solidité à l’inaltérabilité. …..La solidité qu’ils conservent encore prouve que l’emploi des agrafes en tibia de boeuf réunit à la force une inaltérabilité à l’épreuve du temps. A Saint-Martin, en l’île de Ré, à la Rochelle, plusieurs ouvrages à la mer ont été construits de même. Tous ces ouvrages sont encore intacts, et les parements sont dans le meilleur état possible ». 

De même, cette note* de M. Mollard : « L’idée de faire servir au scellement des pierres les parties solides des os des animaux me paraît fort ancienne. On en trouve la preuve dans la corniche de l’encadrement d’un bas relief placé contre le trumeau des fenêtres du vestibule de l’ancien réfectoire du prieuré de Saint-Martin, faisant partie des bâtiments affectés au Conservatoire des Arts et Métiers. La partie la plus saillante de cette corniche est composée d’une pierre rapportée que l’on avait fixée avec un mortier et des os de moutons. J’ai l’honneur de mettre sous les yeux des membres de la Société un fragment de cette corniche, où le joint des pierres qui la composent est mastiqué et scellé avec deux os, et offre la plus grande solidité. Il est à remarquer que cette partie de la maçonnerie était placée dans un rez-de-chaussée, près d’un lavoir qui y entretenait beaucoup d’humidité ». 

Etranges donc, ces murs à os, mais plein de sens et surtout du bon sens de nos anciens. 

Brigitte Schadeck 


*Note sur l’emploi des tibias de boeuf dans le scellement des parements en pierres de taille, par M. Vesian, capitaine au corps impérial du Génie, communiquée à la Société d’encouragement par M. de Recicourt.





Toits traditionnels bretons